La trajectoire improbable de Jean Jouzel - De la ferme bretonne aux glaces antarctiques !

Né le 5 mars 1947 à Janzé, en Bretagne, Jean Jouzel grandit dans une famille d’agriculteurs avant de devenir climatologue et glaciologue. Retour sur les premières étapes d’un parcours scientifique qui le mènera à l’étude des paléoclimats.

Avenirs en Approche
11 min ⋅ 03/06/2026

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La Bretagne

Eloi Choplin : Je voudrais qu’on démarre par le commencement : vous êtes né en 1947, en Bretagne. C’est quoi votre rapport à la Bretagne ?

Jean Jouzel : J’ai grandi en Bretagne, mes parents étaient agriculteurs, une ferme d’une trentaine d’hectares, donc une famille je dirais assez classique. Au départ, c’était les années 50, j’ai vécu je crois jusqu’à 7 ou 8 ans, sans électricité dans la ferme. Donc c’est vrai qu’on allait encore en charrette à la ville de Janzé, c’était à côté de Rennes, j’y reste très attaché à cette ville d’ailleurs, et voilà, un parcours assez classique, j’ai fait l’école et le collège dans ma ville natale Janzé, puis après le lycée à Rennes, le lycée de l’Assomption, et maths sup, maths spé.

Eloi Choplin : Juste avant, vous étiez quel… Est-ce que, enfant, vous observiez particulièrement la nature ? Est-ce que vous étiez attentif à ça ?

Jean Jouzel : Le paysage a complètement changé là-bas, c’est-à-dire qu’il y a eu le remembrement dans les années 60, et dans ma jeunesse, si je m’en souviens très bien, il y avait des chemins creux et on emmenait les vaches, il y avait des chemins creux de 500 mètres, enfin près d’un kilomètre de long, on emmenait les vaches dans ces chemins creux, c’était un de mes plaisirs d’aller, oui j’aimais beaucoup la campagne, elle s’est modifiée pour devenir ce qu’elle est actuellement, le remembrement était quelque chose… Je crois de nécessaire, mais peut-être on aurait pu être plus attentif à la nature, au moins dans certaines régions comme la mienne. J’aimais bien la nature, j’aimais bien jouer. J’ai eu un vélo à 14 ans, donc mes parents n’avaient pas de voiture, donc c’était très limité mon domaine d’exploration. Là on pouvait aller à pied, donc à Janzé, à un kilomètre et demi, à l’école, j’allais à pied, et tous mes copains, c’était les fermes avoisinantes, et aussi beaucoup de jeunes collègues, amis de Janzé, de la ville aussi. Une jeunesse qui me laisse beaucoup de bons souvenirs. Je marchais assez bien à l’école et quand j’avais une douzaine d’années, j’ai dit que je voudrais être chercheur.

Le déclic

Eloi Choplin : Vous aviez déjà cette appétence pour la science ?

Jean Jouzel : Le général de Gaulle, je crois que c’est en 58 ou 59, visite le centre nucléaire de Saclay. Il est sur le plateau de Saclay et il parle d’un grand centre de recherche. Je me souviens très bien, je vois bien où était la radio sur un meuble dans notre cuisine parce qu’on n’avait pas la télé à l’époque et donc la radio, j’écoutais la radio et j’ai dit c’est là où j’irai quand je serai grand. Vraiment je me souviens très bien d’avoir dit ça et en fait je suis arrivé à Saclay en 1968 et je viens de terminer mon éméritat, fin 2025. Donc vous voyez j’étais 57 ans à Saclay et quelques mois.

Eloi Choplin : Oui, puis on voit donc dès l’âge de 12 ans, on voit que vous fixez un cap et puis vous bossez.

Jean Jouzel : Oui, ça tenait du rêve peut-être. Oui, je bossais pas exagérément. Mes vraies passions, c’était le foot. Voilà, ça m’est resté. […] Et aussi le théâtre. Voilà, on avait une troupe de théâtre amateur et c’était des moments très forts. Donc oui, le travail était là, mais pas vraiment. Je n’ai pas l’impression d’avoir beaucoup travaillé, en tout cas pas au collège, au lycée un peu. J’étais interne à Rennes. En maths sup, oui, j’ai eu un peu de mal. Je suis arrivé en maths sup à 16 ans et ça, je déconseille fortement.

Le choix de la recherche

Jean Jouzel : Après un parcours en école de chimie, chimie de Lyon, donc loin de ma Bretagne natale, à la fin de Chimie Lyon, je souhaitais faire de la recherche, j’avais toujours cette idée. J’ai refusé de rentrer dans l’industrie, j’avais des propositions, Procter & Gamble, je me souviens. Je voulais faire une thèse.

Eloi Choplin : Vous voulez faire de la recherche ? Vous saviez vaguement dans quoi, quand même ?

Jean Jouzel : Non, je le redis franchement, ma première motivation… Une de mes motivations était purement géographique, c’est-à-dire que je faisais du théâtre, du foot en Bretagne, je voulais me rapprocher de la Bretagne, je voulais effectivement faire de la recherche, faire une thèse. Et je me regardais vers Paris, voilà, Paris me rapprochait de la Bretagne, c’était assez clair, et c’était peut-être le premier critère de choix. Il y avait d’autres… mes collègues candidataient à Lyon, je n’ai pas candidaté à une bourse de thèse à Lyon, j’aurais pu aussi le faire, mais ça n’a pas été le cas.

Donc voilà, j’arrive et il me parle de travailler sur la formation de la grêle. Moi j’accepte, je le redis maintenant, j’ai eu beaucoup de jeunes thésards, plus de vingt ou vingt-cinq dans ma carrière, à peu près tous sont venus chez nous parce qu’ils s’intéressaient à l’environnement, moi ce n’était pas vraiment le cas. Dans le même… le sujet de thèse de l’année précédente, c’était sur les lasers. C’était le début des lasers. Donc, on est dans les années 60. Le début des lasers. Je pense que si Étienne Roth m’avait proposé cette thèse sur les lasers, j’aurais accepté. Je serais physicien. Je ne sais pas si… Mais voilà, la vie se joue sur des choses. Mais c’était une chance. J’ai accepté. Parce que, je ne sais pas, ça me plaisait bien. Puis la grêle, c’était quelque chose… Il y avait un tel enthousiasme de la part d’Étienne Roth qui avait déjà travaillé sur la formation de la grêle.

Parce qu’Étienne Roth, sa mission à Saclay, c’était de… je ne vais pas être trop scientifique, mais il faut savoir que j’ai toujours travaillé sur l’eau. Donc H₂O, l’hydrogène et l’oxygène. Il y a de l’hydrogène normal et de l’oxygène normal. Mais il y a aussi de l’hydrogène lourd et de l’oxygène lourd. On va parler d’isotopes, simplement. Et la proportion d’isotopes lourds dans une molécule d’eau varie suivant son origine et… ce qu’on peut retenir simplement, c’est que plus il fait froid, moins il y a d’isotopes lourds.

Donc l’analyse isotopique d’une molécule d’eau permet, quand c’est de la glace ou même de la vapeur d’eau, de la pluie ou de la neige, permet d’avoir information sur la température de formation de ces précipitations, ou sur l’origine de la vapeur d’eau.

Donc, on me confie de gros grêlons de 6 à 8 cm de diamètre, et je fais une cartographie des isotopes, des teneurs isotopiques dans ces couches de grêlons successifs. C’est un travail plutôt manuel, avec pas mal d’analyses, et en fait ça nous permet de reconstituer la température de formation des couches successives, donc leur altitude de formation. Et on voit par exemple que ces gros grêlons, pour se former, il faut qu’ils restent plus d’une vingtaine de minutes dans l’atmosphère, avec des vents ascendants qui permettent de les soutenir, et avec des vents supérieurs à 150 km/h. Et ces gros grêlons, c’est plus d’une vingtaine de minutes, voire une demi-heure qu’ils doivent rester dans l’atmosphère.

Donc ça c’est l’histoire de la grêle. Et en fait je m’en éloigne assez rapidement, enfin j’ai continué à travailler sur la grêle jusqu’au début des années 80, mais la rencontre que je fais, c’est celle de Claude Lorius, glaciologue.

Eloi Choplin : Donc première énorme rencontre, Étienne Roth, et deuxième rencontre énorme pour vous, donc énorme ça veut dire moment de bascule, Claude Lorius.

Jean Jouzel : Claude Lorius a fait sa thèse aussi sur les isotopes, mais cette fois dans les neiges. Donc il a regardé en Antarctique la répartition des isotopes de l’eau, hydrogène, oxygène, dans la neige, en partant des régions côtières relativement clémentes — enfin c’est quand même moins 20 °C en température moyenne annuelle vers Dumont-d’Urville — jusqu’au centre de l’Antarctique où c’est plutôt moins 50 °C en température annuelle.

Et on voit cette relation vraiment linéaire : plus il fait froid, moins il y a d’isotopes lourds.

À cette période-là il cherche à documenter cette relation surtout en prélevant. Donc on prélève des échantillons à la surface. Ce sont ce qu’on appelle des raids. À chaque endroit, on s’arrête et on prélève de la neige.

Ce ne sont pas encore des carottes profondes. Au départ, ce sont des prélèvements sur un ou deux mètres qui représentent quelques années de neige récente. La première étape, c’est pour lui de faire la cartographie en surface de la neige, de la teneur isotopique de cette neige en fonction de la température du lieu et montrer effectivement ce lien très fort.

Mais il n’a pas de laboratoire.

Je me souviens très bien, début 1969, il arrive avec ses échantillons de l’Antarctique. Pour faire ses analyses, à l’époque, on utilisait des spectromètres de masse, ce qui différenciait un isotope lourd d’un isotope léger. […] Le spectromètre de masse permet de différencier les atomes en fonction de leur masse.

Et il n’a pas ces spectromètres de masse. Il vient avec ses échantillons et on commence à discuter parce que c’est quand même la même physique derrière.

Je dois le dire, on devient très rapidement amis parce que Claude Lorius est aussi footballeur. Il a été membre de l’équipe de France universitaire. C’est quand même un très bon footballeur. Il aurait peut-être pu faire une belle carrière. Son frère a d’ailleurs été gardien du FC Sochaux à l’époque.

On discute, on travaille ensemble. Je commence à travailler aussi sur l’interprétation des résultats qu’il obtient.

À la fin de ma thèse, il me propose de rentrer au CNRS et d’aller à Grenoble avec lui, parce qu’il vient de mettre en place un laboratoire de glaciologie à Grenoble. Il crée vraiment la glaciologie polaire dans ce laboratoire. Il me propose d’y aller. Mais je préfère candidater au CEA et rester sur Paris. J’intègre le CEA parce que nous avions ces instruments à Saclay et j’ai continué toute ma carrière là-bas. On a travaillé ensemble entre les équipes de Grenoble et de Saclay, et ça continue aujourd’hui avec les jeunes.

Les forages profonds et Vostok

Eloi Choplin : Et les équipes, à l’époque, étaient déjà habituées à collaborer, à coopérer ensemble ? Ou il y avait des esprits de chapelle un peu forts ?

Jean Jouzel : Disons, sur ces sujets, il n’y avait pas de concurrence au niveau français. Il n’y avait vraiment pas de glaciologie polaire au niveau français. C’est vraiment Claude Lorius qui crée ce laboratoire. Pour moi, la collaboration va de soi. On ne peut pas travailler tout seul. D’ailleurs, on a toujours rédigé des textes en disant qu’on collaborait toute notre carrière, et ça a été le cas.

Pourquoi ? Parce que quel est l’objectif de Claude Lorius ? Une fois qu’on a documenté ce lien entre isotopes et température en surface, l’objectif, c’est d’aller dans un endroit donné de la calotte glaciaire, de creuser, de récupérer ces carottes de glace.

On comprend bien que la neige s’accumule année après année, et plus vous creusez, plus vous avez des glaces anciennes. Au bout d’une centaine de mètres, même moins dans certains cas, cette neige, sous son propre poids, se transforme en glace. Donc on récupère de la glace. Il y a 3 km d’épaisseur en Antarctique, parfois plus.

À mesure que l’on s’enfonce — on parle de forage — on a de la glace de plus en plus vieille. Donc ça permet de remonter dans le temps.

Claude Lorius ne documente pas simplement ce qui se passe en surface. C’est nécessaire pour interpréter ce que l’on va reconstituer en profondeur, à un moment donné, donc en fonction du temps.


L’intuition

Eloi Choplin : Mais il y avait une intuition avant, j’imagine, il voulait montrer quelque chose.

Jean Jouzel : Oui. Les premiers forages, avec cette idée de reconstituer les climats du passé, sont réalisés dans les années 60 par un Danois, Willy Dansgaard, au Groenland, avec l’aide des Américains.

L’aide des Américains était indispensable à l’époque, elle l’est toujours du point de vue logistique au Groenland, et elle a été aussi indispensable à Claude Lorius en Antarctique.

Claude Lorius commence sa thèse à la fin des années 50 sur les isotopes en Antarctique, et son idée est bien de reconstituer les climats du passé. Mais ça prend du temps. Il faut établir les bases scientifiques.

Dans une première étape, c’est plus facile d’aller échantillonner en surface qu’en profondeur, parce que c’est assez compliqué.

Dès les années 60, il y a des carottages réalisés dans les régions côtières de l’Antarctique par Claude Lorius et ses équipes.

Il y a cette histoire — qui est vraie — vers 1965. Un premier carottage de quelques centaines de mètres dans la région de Dumont-d’Urville. Les glaces très anciennes s’écoulent lentement vers les régions côtières. On peut donc avoir des glaces anciennes.

Il est avec un collègue, Bill Budd. Ils boivent du whisky à la fin de la journée. Les bulles d’air emprisonnées dans la glace sont sous pression énorme. Si vous mettez ces glaçons très anciens dans un verre de whisky, ils éclatent complètement, contrairement à un glaçon domestique.

Et cette observation donne à Claude Lorius une idée : l’air emprisonné dans la glace peut être analysé.

La collaboration soviétique

À la fin des années 70, l’équipe de Claude Lorius a monté une équipe de forage. Premier carottage au Dôme C. 900 mètres de profondeur. Trois kilomètres d’épaisseur totale. On remonte à 40 000 ans ou un peu plus.

On analyse. Il y a les premières analyses de CO₂.

Mais la grande affaire, c’est le début des années 80.

Claude Lorius est ami de Vladimir Kotlyakov, responsable soviétique des programmes antarctiques. Leur amitié remonte à l’année géophysique internationale de 1957-1958.

Les Soviétiques sont les premiers en Antarctique à avoir un forage dépassant 2 km et couvrant un cycle climatique complet.

Ils savent forer. Ce sont des foreurs remarquables.

Ils sont moins intéressés par l’analyse scientifique que par la performance technique.

Grâce à son amitié avec Kotlyakov, Claude Lorius propose que les équipes françaises analysent les échantillons.

Kotlyakov accepte.

Mais il faut l’aide logistique américaine pour atteindre Vostok, depuis le pôle Sud, en avion.

Lorius et ses collègues vont récupérer les échantillons.

C’est le début d’une collaboration qui durera jusqu’à la fin des années 90.

L’émotion des premiers résultats

Eloi Choplin : Est-ce que vous vous souvenez de votre émotion quand vous avez vu ces premiers résultats ?

Jean Jouzel : Il y a une première série d’échantillons qu’il ramène. Je vais accueillir Claude Lorius à Roissy. Ce sont des échantillons tous les 25 mètres, pas en continu.

On commence à analyser. Malheureusement, on se rend compte qu’ils ont été conservés en partie sous forme liquide. Si ça s’évapore, ça modifie le contenu isotopique. On ne peut pas en faire grand-chose.

Un an plus tard, arrivent des échantillons préparés sur le terrain et conservés sous forme de glace.

Cette fois, on peut reconstituer le climat sur un cycle complet.

Premier article en 1985 sur les variations de température sur les 150 000 dernières années.

En parallèle, à Grenoble, Jean-Marc Barnola, Dominique Raynaud et Robert Delmas extraient les bulles d’air et mesurent le gaz carbonique.

C’est vraiment émouvant.

Ils ont déjà la courbe de température quand ils voient arriver la courbe du CO₂. Et ils observent la correspondance.

En période glaciaire : un peu moins de 200 ppm.
En période chaude : environ 280 ppm.
Aujourd’hui : bien plus.

C’est la première fois qu’on montre de façon très claire qu’il y a sur notre planète un lien entre la composition de l’atmosphère et le climat.

Eloi Choplin : Et à l’époque, il n’y avait que des intuitions successives ?

Jean Jouzel :
Pas que des intuitions quand même. Arrhenius dit clairement que nous allons vers des réchauffements de quelques degrés à la fin du XXe siècle. Il s’est un peu trompé, mais pas exagérément. Il dit surtout, ce qui a été oublié, qu’il pourrait y avoir des changements de la composition de l’atmosphère entre moins de gaz à effet de serre en période glaciaire qu’en période chaude. Et il avait raison.

Il y avait un débat à l’époque sur l’origine des périodes glaciaires. Ceux qui pensaient que, à juste titre, c’est lié à la position de la Terre sur son orbite. Il y a des cycles de 20, 40 et 100 000 ans qui sont clairement imprimés dans l’enregistrement des variations climatiques du passé, dans la succession des périodes glaciaires et interglaciaires. Et puis il y a ceux d’un autre côté qui pensaient que la composition de l’atmosphère pouvait avoir un rôle très important. En fait, les deux ont un rôle important, c’est ce qu’on montre par ce forage de Vostok, c’est-à-dire qu’on y retrouve bien sur 150 000 ans le témoignage des paramètres astronomiques, mais on voit aussi que la composition de l’atmosphère a joué en tant qu’amplificateur de ces modifications liées au forçage astronomique.

Donc c’est ce qu’on montre, mais en fait ça a beaucoup progressé. C’est après la Seconde Guerre mondiale. Donc, c’est les premières mesures de gaz carbonique dans l’atmosphère. On est à Mauna Loa, ça commence dans les années 58. Et puis, les premières modélisations, on a des modèles climatiques juste après la guerre. Ça utilise les premiers ordinateurs. Et les premières modélisations, on regarde, les premiers modélisateurs du climat se posent une question simple : que deviendrait notre climat si nous doublions les quantités de gaz carbonique dans l’atmosphère ? Et la réponse, c’est que le réchauffement serait important, de l’ordre de 3 degrés.

Tout cela se concrétise en 1979 par le rapport Charney qui nous dit qu’un doublement de gaz carbonique nous entraînerait vers des réchauffements climatiques de 3 degrés avec des conséquences importantes au niveau régional. L’alerte n’est pas donnée par les résultats de Vostok, mais l’alerte est vraiment donnée par le rapport Charney, par les modélisateurs du climat.

Les années 80 sont extrêmement riches. Il y a toute une série de conférences, en Autriche, à Villach. Notre communauté scientifique essaye d’alerter les décideurs politiques. Claude Lorius participe dès 1985 à une de ces conférences. Il montre ses premiers résultats de Vostok. Ça attire l’attention. Ça renforce la prise de conscience entre gaz à effet de serre et climat.

Tout cela conduit à la création du GIEC en 1988.

Le rapport Meadows et le contexte des années 70

Eloi Choplin : Il y avait le rapport Meadows en 1970. Est-ce que vous, vos recherches à l’époque, ont eu un retentissement ou un bruit médiatique un peu sympathique ?

Jean Jouzel : D’abord, le rapport Meadows, dans les années 1970, ne parle pas tellement du climat. Quand on le regarde, il parle surtout de l’espace limité dans lequel nous vivons. Il n’y a pas grand-chose sur le climat. J’ai eu le plaisir de rencontrer Dennis Meadows il y a deux ou trois ans lors de la remise d’un doctorat honoris causa à l’École normale supérieure de Lyon. C’était un moment fort.

Mais à cette époque, le climat n’est pas encore central. Il y a une première conférence climat à Stockholm en 1972. La première conférence mondiale sur le climat, c’est 1979.

Il faut reconnaître que dans les années 60 et 70, certains évoquaient même un retour à une période glaciaire. Les périodes interglaciaires précédentes avaient duré environ dix mille ans. On savait que nous étions dans la nôtre depuis environ dix mille ans. À la moindre décennie un peu plus fraîche, certains pensaient qu’on pouvait repartir vers une glaciation.

L’accumulation des preuves

Eloi Choplin : À quel moment vous sentez-vous que le sujet bascule vraiment ?

Jean Jouzel :
Le véritable tournant, c’est la fin des années 80. Il y a une accumulation d’éléments : les mesures continues de CO₂ à Mauna Loa depuis 1958, les modélisations climatiques qui montrent qu’un doublement du CO₂ entraîne un réchauffement d’environ 3 degrés, le rapport Charney en 1979 qui formalise cela, puis les résultats paléoclimatiques comme ceux de Vostok qui montrent la correspondance entre température et gaz à effet de serre.

La création du GIEC en 1988 marque une étape institutionnelle importante. Cela signifie que la question climatique devient un sujet international, structuré, reconnu.

La nature du GIEC

Eloi Choplin : Le GIEC, concrètement, c’est quoi ?

Jean Jouzel : Alors cela fonctionne en groupes de travail.

Il y a trois groupes :

– Le groupe 1 : la base scientifique du changement climatique
– Le groupe 2 : les impacts, l’adaptation et la vulnérabilité
– Le groupe 3 : l’atténuation, donc les solutions

Les scientifiques sont bénévoles. Ils sont proposés par les gouvernements mais ils travaillent en tant que scientifiques. Les rapports sont très longs. Plusieurs milliers de pages.

Mais il y a surtout un document clé : le résumé pour décideurs. Et ce résumé est approuvé ligne par ligne par les gouvernements. Chaque phrase est discutée et chaque mot peut être discuté. C’est un processus long. Mais cela donne une légitimité très forte au document final. Parce que, une fois qu’un gouvernement a approuvé un résumé, il ne peut pas dire qu’il ne savait pas.

La lenteur de l’action

La science établit un diagnostic. Elle peut alerter.
Mais elle ne décide pas.

Les décisions relèvent des responsables politiques.

Il y a des intérêts économiques.
Des intérêts géopolitiques.
Des enjeux énergétiques majeurs. Cela touche les transports, l’industrie, l’agriculture ou encore le logement.

Ce sont des choix structurants.

Et il y a une difficulté fondamentale : le temps politique n’est pas le temps climatique. Le climat évolue sur des décennies et la politique fonctionne sur des mandats de quelques années.

Il y a aussi une dimension internationale. Chaque pays regarde ce que fait l’autre. Les émissions sont globales mais les décisions sont nationales.

Il y a des COP.

Parce qu’il faut un consensus. Et un consensus à près de 200 pays, c’est forcément lent.

Avenirs en Approche

Par Eloi CHOPLIN

Nous ne sommes pas journalistes.

Depuis 2010, nous animons et produisons des conversations de fond avec des scientifiques, des penseurs, des entrepreneurs, des chercheurs. Plus de 180 émissions ont vu le jour avec Le Rendez-vous des Futurs, parrainé par Joël de Rosnay.

Avec Avenirs en Approche, nous poursuivons ce travail :
prendre le temps, poser des questions simples à la manière de Candide, relier les idées, éclairer les tensions entre savoir et décision.

Nous nous intéressons aux angles qui révèlent un système :
le climat, le textile, le plastique, l’intelligence artificielle…
Autant de verticales pour comprendre le monde qui vient.